Les Etats-Unis s’interrogent sur le nom à donner à celui qui a rendu publics les deux programmes secrets de collecte de données privées: un dénonciateur héroïque, qui défend les libertés individuelles? Le débat fait rage

 

Nineteen Eighty-Four. George Orwell. La photo du film de Michael Radford ci-dessus, vous vous souvenez? Eh bien, un nouvel avatar est né. Et il a trouvé son whistleblower, comme on dit dans le milieu. Qui a agi «à ses risques et périls». C’est en tout cas ce qu’estime USA Today dans l’éditorial traduit par Courrier international à propos des conséquences que pourrait encourir Edward Snowden, qui a été identifié par le Guardian comme le lanceur d’alerte contre l’Agence nationale de la sécurité américaine(NSA). Il fait la une de l’actualité depuis vingt-quatre heures.

Le quotidien populaire américain en profite donc pour donner sa «définition du héros: quelqu’un qui, lorsqu’il a le choix entre une bonne action qui va lui coûter très cher et une mauvaise action dont il va tirer de grands avantages personnels, choisit la première solution. […] A l’aune de la pureté des intentions – et dans le cas où ses dires seraient confirmés –, Snowden pourrait fort bien avoir l’étoffe d’un héros.» Car il semble effectivement «n’avoir rien à gagner personnellement dans cette affaire, et beaucoup à perdre. Il aura sacrifié une belle carrière et 200 000 dollars de revenus annuels, sa famille et sa petite amie.»

Une voie semée d’embûches

C’est bien connu, la voie vers l’héroïsme est néanmoins très souvent semée d’embûches. Surtout quand on part en guerre contre des agissements orwelliens qui nuisent à l’Etat de droit! L’Islande, qui représente un exemple en la matière, a d’ailleurs«indiqué lundi que toute personne souhaitant obtenir l’asile politique, comme a dit l’envisager Edward Snowden», relate 20 minutes,«devait d’abord venir sur son territoire. La directrice de l’administration chargée des demandes d’asile, Kristin Volundardottir, a indiqué au quotidien Morgunblaðið que le pays n’avait reçu aucune demande.»

La presse américaine se demande elle-même «s’il est un héros ou un traître. La pression est très forte», explique France Info«Et il est désormais introuvable.» En plus. «D’après un sondage pour le Washington Post, 56% des Américains interrogés sont favorables au programme de l’Agence nationale du renseignement (NSA) quitte à empiéter sur la vie privée.» Sur le site internet de la Maison-Blanche, 25 000 Américains réclament le «pardon» pour l’ancien agent de renseignement.

La coqueluche des internautes

Mais «il voulait être un lanceur d’alerte, pas une star médiatique», explique le blog Big Browser du Monde. Il«est pourtant devenu en quelques heures la coqueluche des internautes. […] Sur Facebook, des dizaines de pages de soutien se sont créées, avec au mieux quelques milliers de membres. Des militants ont lancé sur le réseau social un appel au rassemblement à New York pour le soutenir – le premier d’une longue série, à en croire le site The Sparrow Project

Et sur Twitter? Les supporters se sont rassemblés sous le hashtag #IStandWithEdwardSnowden«Lui ont ainsi rendu hommage, poursuit Le Monde, le fondateur de MegaUpload et Mega Kim Dotcom ou le compte officiel des Anonymous Le réseau WikiLeaks, lui, pionnier du whistleblowing, «a réagi plus amèrement, en demandant à Snowden de divulguer des informations sur l’ensemble des pays surveillés».

Hero? Traitor?

Depuis qu’il a délibérément révélé son identité, les Etats-Unis s’interrogent sur le nom qu’il faut lui donner, indiquent Les Echos«S’agit-il d’un dénonciateur héroïque, qui défend les libertés individuelles? D’une source utile qui nourrit le débat sur le champ des instruments à la disposition du gouvernement pour prévenir les attaques terroristes? D’un traître à la nation qui menace des programmes cruciaux pour la sécurité de ses concitoyens?»

Le débat fait rage outre-Atlantique, et partout ailleurs. Un décompte effectué par le site Buzzfeed montre que les tweets contenant «Edward Snowden hero» étaient trente fois plus nombreux que ceux qui le qualifiaient de traître (traitor). Et un sondage en ligne proposé par le Business Insider fait apparaître le même diagnostic.

Un paranoïaque?

Alors que les médias détaillent le parcours et les motivations de ce jeune Américain de 29 ans passionné d’informatique, la correspondante de Libération à Washington n’est pas tendre avec lui: selon elle, l’ex-agent«voit son crédit entamé par sa fuite à Hongkong». Elle le considère comme «sûr de sa cause et paranoïaque, défenseur des libertés privées mais réfugié en Chine, voix douce et visage tendu, trahi par les mouvements nerveux de ses lèvres». Et trouve que«l’auteur des fracassantes révélations […] est apparu comme un jeune homme pétri de contradictions» lors de ses entretiens avec les journalistes.

Reste qu’au-delà du cas personnel, l’immense scandale de ces écoutes aux Etats-Unis, selon le quotidien néerlandais De Volkskrant, qu’a lu et traduit Eurotopics, est que «les Etats-Unis n’ont sollicité l’accord de personne quant à leur procédure. Par ailleurs, il semblerait qu’ils se soient arrogé un droit d’accès aux données privées de millions de citoyens, même si ceux-ci ne sont pas soupçonnés de terrorisme. Cela attirera des ennuis à Obama, et ce n’est que justice. Il a beaucoup de comptes à rendre.»

Au-delà du tolérable

«Avec son programme de surveillance clandestine Prism, […] la NSA a largement dépassé les limites du tolérable en s’immisçant dans la vie privée des citoyens du monde entier», déplore le quotidien barcelonais El Periódico de Catalunya«Non seulement le Big Brother annoncé par Orwell existe déjà, mais à l’ère de l’information, il dispose même d’instruments de plus en plus perfectionnés. Il est de surcroît soutenu par la politique d’un Etat démocratique.»

Le scandale menace même «les négociations sur un accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’UE», titre le Financial Times dans son commentaire, dont on peut lire des extraits sur le site Presseurop«Le quotidien économique affirme que ce scandale pourrait aggraver les divergences […] concernant la protection des données, un sujet qui fait partie des négociations censées commencer le mois prochain pour parvenir à un accord commercial entre Washington et Bruxelles.»

Comme en Chine…

L’Observer, lui, va jusqu’à tisser un parallèle avec la Chine, dont le président, Xi Jinping, était ce week-end en visite aux Etats-Unis: «Cette série de révélations devait être saluée pour la lumière qu’elle apporte sur les changements survenus en Occident et sur la nature des pouvoirs secrets exercés par des gouvernements démocratiques. S’il y a des témoignages à publier sur la valeur de l’espionnage, les vies sauvées, écoutons-les, mais le fait est que les dirigeants ne sont manifestement pas plus gênés sur ce point» en Occident qu’ils ne le sont en Chine.

Lesoir.be