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Le blog de gmanzukula-alternatif-congolais.over-blog.com

Dans ce blog, il sera question de publier toutes les réflexions, articles, commentaires et opinions à caractère socio-économiques, politiques, culturels et religieux.


Sommes-nous naturellement crédules ?

Publié par Gabriel MANZUKULA Mjrrdcongo sur 29 Janvier 2021, 10:58am

Catégories : #Actualite, #Bible et Reflexion, #Eglise, #Philosophie, #Religion, #Théologie de la libération

Dieux, ancêtres, licornes… Quelle peut bien être la raison de 
notre disposition à croire au surnaturel ? 
Anthropologues et psychologues en cherchent l’explication 
dans le passé lointain de l’être humain.

Mensuel N° 260 - Juin 2014

Rien de plus divers, apparemment, que les entités surnaturelles auxquelles l’imagination humaine a donné naissance : dieux, anges, démons, esprits, fées, sorcières, lutins, dragons, la liste est longue. Les cultures humaines ont beau se distinguer les unes des autres par la diversité de leurs croyances, elles se ressemblent par le fait qu’elles intègrent ces entités à leur vision du monde. De là à penser que nous sommes naturellement portés à croire au surnaturel, il n’y a qu’un pas… Et si nous le franchissons, reste à expliquer la raison d’une telle crédulité : sans conséquences bénéfiques pour nous et notre entourage, elle n’aurait jamais été sélectionnée au cours de l’évolution.

Pourtant, selon de nombreux spécialistes, comme l’anthropologue Scott Atran, il n’est pas sûr que cette crédulité ait une quelconque utilité. Les esprits, ancêtres, dieux et autres entités imposent aux êtres humains de nombreuses restrictions, comme par exemple celle de ne pas faire usage de certaines médecines (les Témoins de Jéhovah refusent les dons de sang) ou de ne pas se reproduire (c’est la règle pour les moines chrétiens). De même, la croyance en un au-delà meilleur peut aussi bien conduire l’individu à déprécier la vie terrestre et à ne pas prendre tout le soin nécessaire : les ermites et les suicidaires abondent dans les sectes. Donc, rien ne prouve que les croyances dans des entités surnaturelles apportent un quelconque avantage à ceux qui les entretiennent. Mais rien ne prouve non plus le contraire : il est possible d’imaginer que les avantages de croire dépassent les inconvénients de ne pas croire.

Dieu, à quoi bon ?

Dans le doute, il est préférable d’aborder la question autrement. Selon le philosophe Daniel Dennett, on peut comparer la crédulité de l’être humain à son goût pour les sucreries. Du fait de la rapidité de l’évolution culturelle, il existe un grand décalage entre notre environnement actuel et l’environnement dans lequel vivaient nos ancêtres lointains. Des dispositions qui pouvaient être avantageuses pour leur mode de vie se révèlent nuisibles et désavantageuses dans le nôtre. Ainsi, notre attirance pour les aliments gras et sucrés pouvait être avantageuse dans un environnement où de tels aliments étaient rares, mais est devenue dangereuse dans un monde où ils sont disponibles en abondance. De la même façon, notre aptitude à croire aux entités surnaturelles a très bien pu être avantageuse par le passé, mais n’avoir plus que des effets délétères de nos jours. Ce qui pose évidemment la question des avantages qu’ont pu présenter ces croyances dans le passé ancien de l’humanité.

Prenons par exemple la croyance en Dieu, ou en une quelconque entité aux qualités approchantes. Toutes les enquêtes mondiales montrent que le nombre des croyants déclarés dépasse largement celui des agnostiques et des athées. Comment l’expliquer ? On peut, comme le théologien chrétien Alvin Plantinga, affirmer que Dieu existe et faire appel à la présence en nous d’un « sens de Dieu », qui serait défaillant chez certaines personnes. Mais ça n’est pas très scientifique. Une autre hypothèse consiste à dire que la croyance aux dieux a été sélectionnée par l’évolution parce qu’elle a une fonction importante à jouer dans nos vies. La foi nous pousserait ainsi à être de meilleurs coopérateurs, expliquent Jesse Bering et Dominique Johnson. En effet, les êtres humains ont spontanément tendance à coopérer en priorité avec ceux qui se montrent les plus coopératifs et à éviter les resquilleurs, ceux qui veulent tirer les bénéfices de la coopération sans participer en rien. Il est donc dans l’intérêt de l’individu d’être motivé à coopérer et à ne pas resquiller, afin d’être choisi pour faire partie de coalitions. Mais qu’est-ce qui pourrait motiver l’individu à bien se tenir ? Ça peut être la crainte d’être puni par les autres. Mais ce n’est pas suffisant, car les autres ne sont pas toujours au fait de nos actes. Du coup, J. Bering et D. Johnson voient une solution dans la croyance en des entités surnaturelles soucieuses de notre moralité et toujours au courant de nos actes. Une telle croyance motiverait l’individu à bien se comporter en permanence, augmentant ainsi ses chances de faire partie de coalitions humaines. D. Johnson a comparé des informations sur 186 sociétés dans le monde et a observé que le niveau de coopération au sein de ces sociétés (tant au niveau individuel qu’institutionnel) et la croyance en des entités surnaturelles promptes à punir les resquilleurs étaient positivement corrélés. Cette théorie se heurte néanmoins à une limite : elle n’explique que la croyance aux entités surnaturelles moralisatrices et punitives, laissant de côté une importante quantité de croyances en des êtres beaucoup moins moraux, comme les mauvais esprits et les sorcières.

Dans la même lignée, mais s’intéressant cette fois plus aux groupes qu’aux individus, d’autres auteurs ont défendu l’hypothèse selon laquelle les religions favorisent la coopération au sein d’un groupe, lui permettant de survivre à des épreuves mieux que les groupes non unis par la religion. C’est ainsi que, selon le biologiste David Wilson, la bonté sélective des chrétiens envers leurs coreligionnaires leur aurait permis de survivre à des événements fatals pour les païens, comme les épidémies de peste. Cependant, ces théories portent plus sur l’évolution de la religion entendue comme un ensemble de liens et pratiques fédératrices que sur des croyances spécifiques, et il est difficile de voir quel rôle la croyance aux esprits surnaturels joue dans ce contexte, à moins de revenir à une version de la théorie précédente, selon laquelle ce qui maintient l’unité du groupe, c’est la croyance que des entités surnaturelles puniront ceux qui ne jouent pas le jeu, et donc de se heurter encore une fois aux mêmes limitations.

Les entités surnaturelles, des parasites mentaux ?

D’autres approches indiquent que notre tendance à croire serait l’effet collatéral de facultés mentales sélectionnées pour remplir de tout autres fonctions. Elles s’accordent à dire que notre crédulité peut être expliquée par notre histoire évolutive, mais rejettent l’idée selon laquelle la croyance aux entités surnaturelles aurait été sélectionnée pour les avantages qu’elle nous procurerait. Deux facultés mentales semblent particulièrement importantes pour la croyance aux entités surnaturelles. La première est la théorie de l’esprit, ou capacité à comprendre les états mentaux (croyances, désirs) d’autrui, que la plupart d’entre nous développent dès un très jeune âge. La théorie de l’esprit nous permet de comprendre le monde social en termes psychologiques plutôt que comme une simple interaction entre des corps physiques.

La seconde faculté est le système de détection des agents intentionnels. En effet, de nombreux psychologues considèrent que nous sommes dotés d’un système avertisseur de la présence d’un agent (homme ou animal) dans notre environnement, et que ce système est un peu trop sensible. Mieux vaut en effet se tromper positivement que négativement. C’est cette trop grande sensibilité du système qui nous conduirait, par exemple, à interpréter des bruits dans le noir de notre chambre comme signalant la présence d’un être humain, ou encore à voir des visages dans les replis des nuages. C’est cette tendance à surinterpréter les événements en faveur de la présence d’un agent, même quand il n’y en a pas, qui favoriserait la croyance si répandue en des agents invisibles.

L’un des aspects convaincants de cette théorie, c’est que les agents surnaturels ne sont pas si surnaturels que ça. En effet, les capacités que nous employons pour comprendre ce qu’ils pensent et veulent sont les mêmes que celles que nous employons pour interagir avec les autres êtres humains. C’est ainsi que les esprits se retrouvent avoir des croyances, des désirs, des émotions, tout comme les êtres humains ordinaires. La théologie chrétienne nous enseigne que l’esprit de Dieu est incomparable à celui de l’être humain et ne saurait être compris par nous. Mais ces doctrines officielles ont peu de poids sur les représentations des fidèles, qui s’obstinent à trouver utile d’informer Dieu de ce qui leur arrive même s’il est omniscient, et pensent que Dieu ne peut pas être partout à la fois, même s’il est omnipotent. Cette dualité fait des entités surnaturelles des entités « minimalement contre-intuitives », selon l’anthropologue Pascal Boyer. Elles sont contre-intuitives eu égard à leurs propriétés physiques (pouvoirs magiques, invisibilité, immatérialité) mais parfaitement intuitives par leur psychologie. Cela explique le succès de ces croyances et leur diffusion : d’un côté, elles sont assez contre-intuitives pour être mémorables et attirer l’attention, de l’autre elles sont assez intuitives pour être assimilées et comprises rapidement. Il ne reste plus qu’à ces croyances à se diffuser de cerveau en cerveau en tirant avantage des mécanismes psychologiques qui font leur succès, comme de véritables parasites mentaux.

Croire ce que l’on veut : la vie après la mort

Il existe un troisième sens dans lequel certaines croyances peuvent être considérées comme spontanées. Nous sommes portés à les accepter parce qu’elles satisfont certains de nos désirs les plus fondamentaux. En effet, quand bien même beaucoup le regretteront, nos désirs et nos besoins peuvent avoir un effet sur nos croyances. Prenons par exemple la croyance dans la vie après la mort. Des expériences suggèrent que dès leur jeune âge, les enfants sont « dualistes », et pensent que l’esprit survit à la destruction du corps. Après avoir vu un spectacle de marionnettes dans lequel une souris est dévorée par un alligator, la plupart des enfants comprennent que les fonctions biologiques et corporelles de la souris sont terminées et donc qu’elle n’aura plus jamais besoin de boire ni de manger. Mais ils continuent à lui attribuer des états mentaux. Les systèmes psychologiques impliqués dans la compréhension des corps physiques et dans celle de la psychologie des agents sont distincts. Cette distinction rend intuitive l’idée d’une survie de l’âme sans le corps, notre théorie de l’esprit ayant du mal à se représenter les états mentaux d’un mort, un esprit sans états mentaux. On pourra aussi ajouter que la croyance en une vie après la mort est attractive parce qu’elle permet de calmer l’angoisse suscitée par la perspective de notre destruction finale. Et c’est ainsi que certaines études montrent que rendre saillant la possibilité même de leur mort rend certaines personnes plus susceptibles d’accepter l’idée d’une vie après la mort ainsi que l’existence d’entités surnaturelles.

  • « The folk psychology of souls » Jesse M. Bering, Behavioral and Brain Sciences, vol. XXIX, n° 5, octobre 2006.
  • « L’évolution de la religion d’un point de vue darwinien : synthèse des différentes théories » Pierrick Bourrat, in Thomas Heams, Philippe Huneman, Guillaume Lecoinre et Marc Silberstein (dir.), Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution, Syllepse, 2009.
  •  Et l’homme créa les dieux. Comment expliquer la religion Pascal Boyer, Robert Laffont, 2001.
  • « Free to punish. A motivated account of free will belief » Cory Clark et al., Journal of Personality and Social Psychology, vol. CVI, n° 4, avril 2014.
  • Breaking the Spell. Religion as a natural phenomenon Daniel Dennett, Viking, 2006.
  •  « Hand of God, mind of man » Dominique Johnson et Jesse Bering, in Jeffrey Schloss et Michael Murray (dir.), The Believing Primate. Scientific, philosophical, and theological reflections on the origin of religion, Oxford University Press, 2009.
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